Dimanche 18 avril 2010 7 18 /04 /Avr /2010 22:08

Projet commun à Kesaj Tchave et Romanie Criss (Roumanie) autour de la ségrégation scolaire

Chez tous les Roms roumains que nous avons rencontrés sur les terrains franciliens, nous avons pu constater un très fort lien vers leur pays d’origine – la Roumanie. Comme les Roms d’autres contrées, en France, Hongrie, Slovaquie, etc., ils se sentent avant tout citoyens de leur pays d’origine, où ils sont nés, où ils ont des attaches familiales, et malgré des rapports ou des situations ambigües, voire parfois périlleuses qu’ils vivent dans ces états, ils n’en ressentent pas moins envers ceux-ci une profonde empathie, prenant souvent des allures de nationalisme populaire. Au contact des Roms roumains du 93 il nous a paru intéressent de pouvoir un jour organiser un voyage « retour aux sources » pour certains d’entre eux, pour découvrir d’une part les conditions des quelles ils viennent, comprendre les raisons de leurs migrations, et aussi initier un dialogue entre ceux  qui partent et ceux qui restent, et montrer avec notre intervention une autre facette de la réalité tsigane.

Une opportunité s’est présentée dans ce sens avec le partenariat du CCFD et de Romani CRISS sur un projet de valorisation de l’identité rom en milieu scolaire mené dans la région de Budureasa. Profitant de l’occasion du recoupement des vacances scolaires de Pâques en Slovaquie et en Roumanie, rapidement nous avons élaborés un projet de voyage du groupe Kesaj Tchave dans la région d’Oradea, prés de Budureasa, afin de présenter sur place son spectacle dans la communauté de contact de Romani Criss et mener des ateliers de danses avec des enfants et des jeunes. Romani CRISS a répondu de suite positivement à notre sollicitation et la période du 1 au 6 avril fut fixée pour le séjour en Roumanie.  Budureasa a été choisie en raison de son emplacement géographique dans le nord – ouest du pays, pas loin de la frontière hongroise, à quelques 500 km de chez nous.  Le groupe Kesaj Tchave devait participer à cette expérience, mais il serait judicieux de faire aussi venir quelques membres de la communauté des Roms migrants roumains du 93 avec les quels nous travaillons maintenant depuis plus d’un an. Surtout après les résultats décevants du concert des JMM (Jeunes musiciens du Monde, association canadienne) en début du mois de mars, dans le quel nous nous sommes tous énormément investis, mais dont la gestion et l’organisation du côté des JMM ne correspondait pas à nos attentes, et au final cette manifestation a déstabilisée certaines de nos relations sur les terrains. Un voyage tel que nous l’envisagions serait un élément idéal, fédérateur, pour ressouder de nouveau les contacts et relancer une dynamique constructive dans les communautés sur les terrains. C’est pourquoi, dès le départ nous avons élaborés diverses variantes de participation des jeunes du 93 au voyage. Il nous a paru opportun de profiter de cette occasion pour leur faire aussi découvrir les réalités de la vie des Roms en Slovaquie en s’arrêtant quelques  jours chez nous sur le chemin.  Nous avons donc proposé qu’un groupe de 8 jeunes Roms roumains franciliens partent avec un mini bus, loué et conduit par un des adultes des terrains, ce qui aurait l’avantage de faire participer directement un représentant de la communauté, lui permettre de bénéficier financièrement des retombées du projet – pour qu’enfin quelqu’un de la communauté puisse aussi s’y retrouver !  Il faut se remettre dans le contexte des campements pour comprendre un tel enjeu. Nous avons affaire à une population qui vit dans une précarité et une misère sans commune mesure avec les normes européennes du XXI siècle. Pour essayer de s’en sortir ils ont du quitter leur pays, affronter l’inconnu et l’insécurité de l’immigration clandestine, et souvent, comme seul moyen, la mendicité et la débrouille pour survivre au jour le jour. Donc pour eux, il est difficilement compréhensible qu’une démarche désintéressée, humaniste, telle que la nôtre puisse exister. L’extrême motivation dont nous avons réussis à dynamiser les jeunes et les enfants fait que ceux-ci participent avec avidité à nos activités, mais les adultes restent pour la plupart en dehors, méfiants, persuadés que les intervenants extérieurs ne sont là que pour « se faire de l’argent sur le dos de leurs enfants ». Et, hélas, après les déconvenues du dernier concert des JMM à Montreuil, où des informations non fondées sur les bénéfices du spectacle étaient mises en circulation par les organisateurs mêmes, nous nous sommes retrouvés dans un climat de suspicion et de défiance générale, compromettant notre investissement antérieur. Bien que n’étant pas directement visés, il nous a paru évident qu’une occasion comme ce voyage serait un excellent outil pour ressouder les rapports avec la communauté.   Mais une chose est vouloir – et tout à coup tout le monde voulait de nouveau participer, ce qui était déjà une victoire en soi, puisque de nouveau il y avait de l’engouement et de la motivation, et autre chose est de pouvoir – au final il s’est avéré que personne, à part Joana et Misa, n’avait les documents nécessaires pour franchir les frontières. Pour sortir, encore cela passerait, mais pour rentrer il y aurait certainement des problèmes, car presque tous figurent sur les passeports de leurs parents, et ne pourraient pas ressortir de la Roumanie sans eux. Donc le problème ne se pose pas, dans de telles conditions personne ne peut sortir de France et venir avec nous. Mais avant qu’on en ait le cœur net, nous avons élaborés d’innombrables variantes, sujettes aussi à nos moyens financiers, qui étaient nuls avant le virement de la subvention du CCFD. Donc finalement il n’y aura que Joana, qui a pu avancer l’argent pour le billet d’avion et Misa Boti de Parada France, qui nous rejoindrait en voiture, profitant de l’opportunité du voyage du photographe Alain Keler en Hongrie juste pendant cette période. Les autres, eh bien les autres n’ont pas d’autre solution que de se débrouiller pour avoir des papiers en règle et pour ce faire, une assiduité scolaire minimale est indispensable, afin que leurs parents puissent présenter des certificats de scolarité de leurs enfants pour formuler des demandes de titres de séjour. Donc, inouï, même ceux qui étaient jusque là réticents à tout encadrement, y compris la scolarité, se voient contraints de leur propre chef à aller à l’école pour obtenir les papiers nécessaires  pour voyager. Donc le constat est : même les « irréductibles », les durs, les futurs caïds, se plient volontiers au règlement, à la scolarité, pour parvenir à leurs fins – et la fin justifie les moyens – donc même aller à l’école (qu’ils n’ont pas beaucoup, voire pas du tout fréquenté jusqu’à lors). Et tout ça pour participer à cette aventure que constitue la démarche des Kesaj Tchave, qui n’est en fait qu’une mise en situation positive des jeunes exclus en valorisant leur propre identité individuelle et collective à travers leur culture. Et tout cela juste pour sortir d’un bidonville pour aller à un autre ! Ceci pour souligner la force d’attractivité de sa propre culture, de son propre milieu social, qui sous des apparences rébarbatives peut cacher une richesse et une force insoupçonnées.

Dans un premier temps il s’avère plus judicieux  et plus simple aussi pour nous de faire venir que deux personnes – Joana, une jeune fille de 17 ans, de mère française et de père Rom roumain, fortement encrée dans la culture rom des terrains de par les rapports privilégiés dus à l’engagement social de sa mère auprès de ces populations. Mais aussi bénéficiant de tout l’apport et ouverture sur la civilisation française, puisque parfaitement intégrée, née en France, scolarisée, etc. Elle fait partie des « férus de première heure » de Kesaj Tchave, suivant le groupe, l’intégrant à maintes reprises lors de ses productions en France. Qu’elle seule vienne, constitue une motivation irrésistible pour tous les autres, restés sur place faute de papiers. La présence du second participant, Misa Boti, est fortement souhaitable de tous points de vue. Il est un des éléments fondateurs de nos contacts à Saint Denis, et ses qualités linguistiques et humaines pourront certainement apporter beaucoup au succès de notre séjour. Au constat de son engagement personnel auprès des Roms, il nous semble pertinent qu’il puisse aussi découvrir  les réalités slovaques, et nous insistons auprès de ses supérieurs afin qu’il puisse être disponible et partir avec nous en tant que représentant de Parada France. Et bien sûr, la présence à nos côtés de Jean-Michel Delage et d’Alain Keler, journalistes photographes, nous accompagnant sur ce voyage pour en écrire des reportages est un privilège et un atout supplémentaire.

Nous partons donc de Paris Beauvais en avion le 29 avril, Joana, Jean-Michel et moi, Misa nous rejoindra à Oradea. Arrivés en Slovaquie, nous faisons tout de suite une « méga » répétition pour voir l’état des « troupes ». Tous sont là, vaillants, prêts au départ pour cette aventure pour nous inhabituelle, que d’aller vers l’Est de l’Europe au lieu de l’Ouest que nous avons déjà maintes fois pratiqué. Le fait d’aller chez des Roms est un atout majeur, tout le monde veut participer à ce voyage découverte. Bien que cela tombe pendant les Fêtes de Pâques, nous n’avons aucun mal à décider les parents à laisser les enfants partir, l’autobus est vite rempli. Comme d’habitude, nous nous concentrons surtout sur les plus jeunes et nous faisons aussi venir 4 filles expulsées à la frontière hongroise (les anciens du groupe Kesaj Tchave ont été pratiquement tous expulsés du centre ville il y a 2 ans). Les préparatifs sont compliqués du fait que nous n’avons pas encore reçu le virement de la subvention, mais nous parvenons quand même à prendre le départ le 1 avril à 10 heures. Nous sommes 32, dont 28 jeunes et 4 adultes. Le voyage se passe sans problèmes, un peu de zèle de la part des Hongrois à la frontière roumaine, mais sans plus, tout le monde est en règle, on peut rentrer en Roumanie. Dès le matin de notre départ nous avons étés contactés par Simona et Monica, nos partenaires du Romani CRISS, ils nous attendent sur place, et vers 18 heures nous atteignons Baile Félix, une station thermale près d’Oradea, pour découvrir avec stupeur que c’est dans un vrai hôtel que nous allons être logés, et pas dans un gymnase, sur des matelas par terre, comme c’est souvent le cas au cours de nos périples. C’est un changement agréable, et constitue en quelque sorte une récompense bien méritée pour les membres du groupe pour tout le travail et engagement dont ils ont fait preuve jusqu’à lors. Nos hôtes sont parfaits, à notre écoute, découvrant notre groupe. Nous élaborons vite un plan d’action pour les jours suivants, qui consistera dans les interventions auprès de la communauté rom de Budureasa, avec  la quelle Romani CRISS est en partenariat sur un projet scolaire.

Le lendemain nous partons pour Budureasa qui se trouve à quelques 70 km de là. Les routes d’un autre âge nous rappellent celles de chez nous il y a plus de 30 ans. Le reste du paysage est pratiquement à l’identique de ce que nous avons l’habitude de voir chez nous, en Slovaquie de l’Est. D’ailleurs, la région que nous traversons compte aussi la présence de la minorité slovaque, mais on sent surtout la proximité de la Hongrie, comme chez nous dans le Sud. Par contre nous ne voyons pas beaucoup de Roms. Après 1 heure d’auto cross nous arrivons à Budureasa où nous sommes attendus à l’école. Les innombrables nids de poules sur la route ont eu raison de notre ponctualité, nous sommes pressés, alors après quelques mots de politesse, mais sincères, nous attaquons de suite avec une partie de notre spectacle, à l’improviste, sur les lieux où nous nous trouvons. Cela produit son petit effet, d’autant plus qu’ils ne pensaient pas que nous nous produirons là. Initialement c’était prévu ailleurs. Nous avons pris juste le temps d’échanger quelques informations sur l’école, admirer leur exposition de Pâques, mais assez pour nouer la conversation avec les quelques élèves roms et les ramener avec nous en bus au village. Là, nous sommes attendus pour faire une intervention dans l’église que le pasteur a bien voulu mettre à notre disposition. Nous découvrons la succursale villageoise de l’école – une petite maison de campagne, avec deux pièces qui constituent des classes pour tous les enfants roms. Les mêmes conditions que chez nous, où l’enthousiasme des enseignants doit pallier à des insuffisances matérielles majeures. Florian, qui nous accompagne avec  Romani Criss, est un employé du Ministère de l’éducation roumain  à la section aux minorités, est vite pris à parti par les responsables pédagogiques locaux, je le laisse à son sort et je pars tout seul découvrir le village rom pour repérer l’endroit où nous devons nous produire. C’est un village typique tsigane, à part, mais sans la misère et l’abandon tel que nous le connaissons chez nous. Les maisons, sans luxe bien sûr, sont plutôt bien bâties, et la ruelle qui monte en hauteur est relativement propre. Partout, les gens me dévisagent, j’essaie d’engager la conversation en romani, mais sans succès, ils ne parlent que le roumain, et pourtant, selon toutes apparences, ce sont des Roms. Personne, ni les vieux, ni les enfants, ne parlent un mot de tsigane. Je cherche cette fameuse église où nous devons faire notre spectacle, mais ne la trouvant pas (j’ai su après que c’est une petite bâtisse qui se trouve tout en bas), je monte de plus en plus en haut, jusqu’à ce que je trouve enfin une petite place de 12 m carrés pour y faire notre spectacle. Je me mets tant bien que mal d’accord avec quelques hommes pour qu’ils nous fournissent du courant pour le synthé et assurent la sécurité et je pars chercher le groupe qui pendant ce temps se change en bas dans le car.

C’est dans un défilé haut en couleurs que nous montons tous, en chantant et jouant, les quelques 500 m du bus en haut du village. Les habitants nous regardent, ébahis, ne comprenant pas trop grand-chose, et accompagnés par tous les gosses du village en liesse, nous arrivons sur la petite place. Les hommes avec les quels je me suis mis d’accord il y a 10 minutes ne sont plus là, mais il y en a d’autres. Vite on trouve même deux chaises, une rallonge, et d’autorité, mais avec le sourire, j’en désigne deux comme chefs de police – la Securitate, pour essayer de contenir la foule se pressante autour de nous. Heureusement le temps est magnifique, la seule ombre au tableau, c’est cette absence déstabilisante de la langue romani, donc de communication. Je n’ai pas le temps de me pencher sur la question. Nous attaquons notre spectacle devant une foule médusée, à peu près comme si des extraterrestres tsiganes descendaient chez des tsiganes. Vite, on s’aperçoit que la langue n’y fait rien. A la façon dont ils reçoivent notre musique on sent que ce sont des Roms. Enfin, survient un qui parle un peu. Il est passablement éméché, habillé en militaire, et il veut à tout prix danser. Qu’à cela ne tienne. On en fait un soliste sur le champ à la joie générale, et le spectacle enchaîne de plus belle. Les costumes sont magnifiques, les filles splendides et la musique endiablée. Le public, plus qu’acquis, subjugué, suit notre prestation comme  envouté par toute cette dynamique, cette vie faite de  couleurs, mouvements, voix,  sourires… tant d’émotions à la fois.  Peu importe le sol rocailleux, les conditions de fortune, c’est un succès total. Mais comme de règle, selon notre expérience, au meilleure moment il faut savoir s’arrêter afin d’éviter trop de débordement et essayer de maîtriser tant bien que mal l’enthousiasme de la foule en délire, alors nous repartons comme nous sommes venus, en chantant, accompagnés jusqu’au bus par tous les jeunes et enfants déchaînés. Lors des premiers contacts il faut savoir rester juste ce qu’il faut, ne pas s’attarder inutilement. Nous promettons de revenir le lendemain et nous repartons. Il est tard lorsque nous revenons à l’hôtel, éreintés, mais heureux de cette nouvelle expérience, satisfaits du « travail bien accompli ».  

Cette fois-ci nous n’avons pas avec nous nos ados à problèmes, alors nous pouvons profiter d’une certaine quiétude – tous sont fatigués et prennent d’innombrables douches, pour discuter un peu et se découvrir avec Monica, Simona et Florin du Romani CRISS qui doivent nous quitter pour cause de Fêtes de Pâques, qui, visiblement, en Roumanie ont la même importance, sinon plus, que Noël chez nous. Misa doit arriver avec Alain le soir même, alors ils peuvent nous laisser sans inquiétude, nous saurons nous débrouiller. Nous ne pouvons qu’être reconnaissants à nos hôtes d’avoir su en si peu de temps parfaitement organiser notre séjour et d’avoir tout simplement répondu sans ambages, positivement à notre initiative. Nous restons en contact téléphonique s’il y avait le moindre problème. Mais il n’y en a eu aucun, et il nous reste qu’à espérer qu’une autre fois nous aurons le temps de mieux nous connaître. Nous poursuivons notre séjour de rêve. Habituellement, lorsque nous venons en France, nous habillons dès les premiers jours nos petits que nous récupérons au moment du départ en haillons, mais là, nous n’avons pas comment pallier à ce manque vestimentaire. Bien entendu, nous essayons de ne pas être trop voyants, mais il est impossible de passer inaperçu avec une telle troupe dans un endroit qui n’est pas destiné à recevoir pareille clientèle. Mais nous rencontrons, étonnés, que des réactions positives de la part des clients de l’hôtel, à majorité roumains, nombreux lors de ce weekend de Pâques, ne correspondant pas du tout à l’image caricaturale que nous avons des Roumains – tous racistes ! et que l’on craignait quand même un peu – aucune réaction négative n’est à déplorer vis-à-vis de nous. Au contraire, lorsque Misa arrive, nous ne pouvons que constater qu’à l’unanimité, tous ses interlocuteurs lui témoignent du respect, sans occulter le moins du monde son origine rom, au contraire, de nombreuses discussions passionnées sur ce sujet sont menées spontanément.

Le lendemain, le temps est incertain, la partie de foot que nous avons promise aux jeunes de Budureasa ne peut avoir lieu faute de terrain mouillé. Nous profitons de la matinée pour faire du tourisme à Oradea, nous prenons des photos sous la statue de Michael Venceul, qui a libéré les Roms de l’esclavagisme selon les commentaires de Misa et faisons une répétition improvisée devant le Théâtre de la Ville. Une passante offre spontanément des œufs de Pâques en chocolat à nos petits. Ces petites scènes banales de la vie touristique ordinaire me mettent toujours en émoi, sachant à quel point cet ordinaire est extraordinaire pour des Roms voués trop souvent à une autre conception de la possession de l’espace public, nota bene touristique. C’est très délicat de revenir de suite après un grand succès comme ce fut le cas la veille, nous pensons faire juste une petite intervention en bas du village avec des ateliers pour des enfants. Mais nous sommes littéralement tirés par les jeunes vers le haut du village, et nous ne pouvons que remettre ça, comme hier.  Même sans les costumes, mais avec une ferveur encore plus grande dans le public. Notre remontée de la petite rue a l’effet d’une véritable bombe. Cette fois-ci tout le village est là. Même les mamies qui faisaient leur lessive sur le pas de porte en bas, sont montées pour assister au spectacle. Pendant ce temps Misa parle avec le chef du village et explique aussi aux autres le pourquoi de notre présence. A l’école ils étaient bien sûr au courant, mais ici, en haut, l’information n’est pas forcément passée auprès de tout le monde, et hier, les adultes ne comprenaient pas tous ce qui se passait. C’est d’autant plus méritant qu’ils nous ont très bien reçus. Là, il en est tout autrement, Misa y va de son discours, j’essaie quelques métaphores, on se lance dans les vœux, en tous cas on sent une ferveur et une sincérité véritables. De nouveau, au meilleur on repart. On aurait bien essayé d’apprendre quelques pas de danses aux jeunes. Hier ils étaient encore un peu réticents, timides, mais aujourd’hui tous voudraient être de la partie. Hélas les quelques 12 m carrés de notre espace scénique ne peuvent pas contenir les quelques soixante, voire plus d’adeptes à la formation accélérée, nos devons nous résigner à quitter les lieux et à repartir en chantant. C’est difficile de décrire la liesse qui a accompagnée le cortège qui s’est constitué pour nous raccompagner. Les festivals de Rio, Guca et Akana me réunis dans une petite ruelle en pente d’un village rom où personne ne parlait plus le rom et d’un coup tout le monde danse et chante à tue tête les chansons rom… Victoire ? Oui, je pense sincèrement que oui. Nous avons réussi à créer un « traumatisme positif ». C'est-à-dire un événement, une expérience, que ceux qui l’ont vécue n’oublieront jamais de leur vie ! Et cette expérience est sur la base de la culture rom, dans une identité affirmée, positive, au grand jour, à la vue de tous. Dans ce village, qui, comme nous l’avons appris par la suite, s’apparente à la communauté kashtale, donc des Roms qui ont perdu la pratique de leur langue (mais ce ne sont pas des citadins qui ne parlent plus le romani par mépris), mais gardent les attributs de la communauté en ce qui concerne l’habitat et aussi une certaine fermeture sur son propre groupe social, notre intervention prend une signification encore plus grande. Au de là de la portée culturelle et sociale, c’est une dimension ethnique et humaine à travers cette culture originelle, portée par des Roms de souche – les Kesaj Tchave, immergés totalement dans la vie tsigane par leurs chansons, leur mode de vie, complètement encrés dans leur univers rom, qui apportent justement cet univers rom à d’autres Roms, pour l’offrir en partage comme on partage quelque chose d’essentiel, de fondamental, comme l’air que l’on respire, l’eau… sans les quels la vie ne serait pas possible. Pas plus qu’elle n’est possible sans une dignité à travers une identité affirmée, non conflictuelle, mais au contraire, faite d’échange et de partage. Qui sait partager une chanson, une musique, sait partager la vie tout simplement… comme nous l’avons fait en cet après-midi de Pâques, au fin-fond de la Roumanie, du côté de Budureasa, dans un petit village en pente, plein de Kashtale, heureux d’entendre et de voir enfin quelque chose de véritablement tsigane à la portée de leurs mains…

Rentrés à l’hôtel, je crois que la piscine constituait une récompense bien méritée pour tous ceux qui réussissaient à  se mettre quelque chose qui ressemble à un maillot de bain. Au moins la moitié – et surtout les petits, réussissent cet exploit, et ne s’en lassent pas jusqu’à la fin du séjour. Des interventions comme celles que nous nous venons de faire à Budureasa sont très exigeantes, exténuantes,  du fait qu’elles se passent dans un environnement inconnu, que nous ne maîtrisons pas, et malgré toute notre expérience, ou peut-être justement grâce à elle, nous sommes en mesure d’évaluer tous les risques inhérents à ce genre d’entreprises. Donc, encore une fois de plus, nous pouvons nous coucher avec un sentiment de satisfaction par rapport à ce que nous avons réalisé. Deux interventions suffiront pour ce séjour à Budureasa, y revenir de suite aurait été contreproductif. Si nous disposions encore de locaux de l’école par exemple, pour y mener des ateliers, d’accord, mais revenir de nouveau dans la ruelle n’aurait aucun sens. Alors nous profitons du dimanche pour nous reposer un peu. Piscine pour les petits, ensuite sortie, promenade en ville, visite de l’église, rencontre impromptue avec des gamins roms des rues que nous avons vu faire les poubelles la veille. Au début ils sont hésitants, timides, mais ne résistent pas longtemps à l’équipe de choc – Matej, Kubo, Romanko, Tomas et Domino – les petits ont vite fait passer les appréhensions et  rapidement ils chantent tous ensemble. Une patrouille de police qui passe par là est au courant de notre présence à l’hôtel, rien à remarquer, circulez… L’après-midi pendant que nous improvisons une répétition dans le bois en face de l’hôtel, Misa et Helena partent à Salonta, pour y rencontrer des Roms, notamment Manuel, qui a vécu à Saint Denis, d’où il s’est fait expulser avec sa famille la semaine dernière. Ils se mettent d’accord pour que nous y passons le lendemain pour un petit spectacle. Ils partent en voiture avec Alain, qui réussit au retour à se perdre, et ils errent sans fin entre divers terrains tsiganes, qui font croire à Helena que sa dernière heure est arrivée, tant les lieux et leurs habitants étaient selon ses dires éloignés de toute civilisation.

Le lendemain, hélas il pleut. Sur place il n’y a pas d’endroit couvert où nous pourrions nous produire. Nous le savons. Nous partons quand même en espérant que la pluie s’arrêtera, que l’on trouvera bien une solution sur place. Combien de fois il en fut de même et nous avons toujours fini par nous en sortir. Mais la pluie ne s’arrête pas, on fait demi-tour, puis de nouveau demi-tour, on continue quand même. Arrivés à Salonta, il n’y a rien à faire, nous devons nous résigner à l’évidence, nous ne pourrons pas nous produire dehors. Pourtant les Roms sont là, nous attendent. Des femmes et des jeunes filles ont mises des habits de fête, des parures dorées, tout le monde est avide de voir notre spectacle. Ceux-là sont des Roms comme de chez nous, enfin, nous n’avons aucun mal à nous comprendre, et ça fait du bien après les expériences de ces derniers jours. J’aperçois au fond d’une ruelle une bâche, je vais voir si nous ne pourrions pas faire quelque chose là bas. Rien à faire. C’est trop petit. C’est là qu’apparaît le chef du village, un patriarche avec une barbe blanche à la Père Noël, à l’air sympathique, l’œil pétillant de malice. Misa le connaît bien, c’est aussi un chef de campement du 93 et c’est chez lui qu’il s’est rendu avec Helena la veille. Il nous propose de faire le spectacle dans une de ses maisons qui est vide. Nous nous y rendons, sous la pluie, suivis par les filles en apparat et les autres. C’est une toute petite maison de campagne, avec deux pièces vides de 2,5m x 2,5m. C’est super ! C’est comme chez nous. Nous nous y engouffrons. On se place au fond, collés sur les murs, en face de nous les jeunes, les vieux, les filles avec leurs couronnes dorées, on installe un papy dans son fauteuil roulant, les mamies sont là, aussi. On doit être pas loin de la centaine en tout.  Misa y va de son discours. J’en rajoute un peu, et place à la musique.  On attaque. C’est un moment magique. Nous prenons Manuel avec nous. C’est un jeune de 16 ans, il a déjà participé à quelques de nos répétitions à Saint Denis avec Misa. Là, il est mis à l’honneur devant les siens. Finalement nous croyons comprendre qu’ils n’ont pas été vraiment expulsés, ils ont du simplement revenir en Roumanie pour quelques jours, et ils vont repartir pour la France la semaine prochaine…

En fait, ces endroits exigus, voire incongrus, sont parfaits pour ce genre d’expériences de premiers contacts. Nous sommes tous, les interprètes comme les spectateurs, dans une proximité totale, normalement, selon la logique courante une telle manifestation est inconcevable, sans parler de normes quelconques – une centaine de personnes dans cca 20m carrés avec en plus un spectacle effréné de danses et de chants. Nous n’aurions aucune chance devant une commission normative de Bruxelles… Mais justement, cette exigüité est parfaite, elle nous convient tout à fait et lorsque nous attaquons à plus de trente des chants à pleine voix, personne ne peut rester indifférent. Et tous sont là, serrés les uns contre les autres, les yeux rivés sur nous, ébahis, transportés par le spectacle. Le patriarche a le sourire, les vieux, les jeunes, tous se pressent, personne ne veut perdre une seconde. On enchaîne les morceaux, on veut donner le meilleur de soi-même. Comme de vrais pros nous maîtrisons parfaitement cet espace à première vue absolument inapte au spectacle. Les anciens les plus performants sont au devant, les filles arrivent à faire virevolter leurs robes même sur les quelques cm carrés dont elles disposent. Les petits sont toujours aussi séduisants et conquérants. Cyril danse tellement à fond, qu’il fait un trou dans le plancher.  Mais au bout d’un moment je décide d’arrêter, car il n’y a absolument aucune aération, je ne voudrais pas que quelqu’un s’évanouisse, et le plancher ne tiendra plus très longtemps… De nouveau quelques mots empreints d’émotion et nous repartons en chantant sous une pluie fine. Nous couvrons le synthé avec un costume, les filles soulèvent haut les jupons au dessus de leurs pantalons pour  ne pas les salir dans la boue. Les habitants, Roumains, regardent, ébahis ce cortège atypique, hors temps, hors normes. Nous ne regrettons pas notre obstination, nous sommes heureux de cette rencontre. Nous voudrions revenir un jour, les revoir, ici ou là. A cause du mauvais temps nous ne pouvons pas accepter l’invitation du chef à venir manger et boire chez lui, après quelques photos et chansons d’adieux nous repartons. Nous sommes le lundi soir, dernier jour de notre séjour.     

On serait bien resté encore un peu, profiter de ce cette accalmie existentielle, mettant tout le monde à l’abri de la faim et du besoin pour quelques jours, profitant de ce luxe extraordinaire d’un hôtel ordinaire, mais en même temps les enfants ont hâte de rentrer, de retrouver leurs copains, leurs jeux, leur vie, leur bidonville.  Durant le séjour il n’y a eu aucun élément négatif à déplorer. Tout le monde s’est tenu d’une manière exemplaire. Il n’y a eu rien de cassé, pas un verre renversé, pas un mot de travers. Et tout cela naturellement, dans une bonne humeur évidente, à la vue de tous dans cet hôtel près d’Oradea, dans la station thermale Baile Felix, en venant des bidonvilles de l’Est de la Slovaquie orientale. Entre les adultes nous communiquions en français, alors le grand public de l’hôtel qui ne pouvait pas ne pas remarquer notre atypique petite communauté, mettrait cela sur le compte de l’excentricité française… Il y avait parmi nous ceux qui n’ont pas de chaussures à se mettre aux pieds, pas de quoi manger tous les jours, pas de quoi s’habiller. Il y avait des filles qui font les poubelles des cités, et celles qui ont étés expulsées. Beaucoup d’entre eux habitent des cabanes d’un autre âge, si on le qualifierait de Moyen Age, on ne serait pas loin de la vérité… Tous se sont bien tenus. Normalement, naturellement, sans se forcer, sans que nous  forcions plus que ça sur la discipline ou une rigueur qui n’étaient même pas indispensables. Sans la moindre gêne par rapport à leur origine sociale ou ethnique. Tout simplement parce qu’ils étaient là, égaux  à tous les autres. Ils pouvaient se présenter tels quels, eux-mêmes, avec leur culture, leur vie, leur joie de vivre… simplement comme tout le monde, bien qu’à sa façon…

Simona reste en contact avec nous. Heureusement il n’y a rien à déplorer, ce n’est pas la peine que quelqu’un du Romani CRISS fasse les 12 heures de voyage de Bucarest juste pour se dire bonjour et au revoir. Nous espérons nous revoir une prochaine fois, et nous quittons l’hôtel vers 10 heures. A 18 heures nous sommes chez nous, au pieds des Tatras, tout le monde rentre et nous faisons encore un tour désespéré de tous les amis pour emprunter de quoi donner au moins quelque chose au chauffeur de bus avant de lui donner la totalité lorsque le versement sera arrivé.  Misa participe à la collecte et nous réussissons à réunir un minimum. Il nous faut encore acheter les billets d’avion pour Joana et Misa et les billets de bus pour les filles de Krtíš pour qu’ils puissent tous rentrer. Sinon, on va se retrouver en surnombre rapidement…

Dès le lendemain c’est la tournée des bidonvilles dans les quels nous sommes présents actuellement. La ville de Kežmarok, où nous sommes installés compte 16 000 habitants, et les 20 bidonvilles qui l’entourent ont 24 000 habitants Roms. Il y a de quoi faire… La municipalité a eue beau expulser les familles roms du centre ville au loin, et parmi eux  presque tous nos anciens, il n’en reste pas moins que la ville se retrouve comme encerclée, prise dans un étau, du quel la seule manière de sortir sont la concertation, le dialogue, l’ouverture, l’éducation. Et pour cela il est indispensable d’aller au devant de cette population, qui n’a pas la capacité d’initier un dialogue du quel elle a depuis toujours été exclue. Alors avec nos modestes petits moyens, nous essayons d’aller là où personne ne va jamais, surtout vers les jeunes, et nous réussissons malgré tout à faire de « grandes » choses. Comme par exemple à Budureasa ou Solenta, où nous avons réussis, l’instant de quelques chansons à inverser la marche du temps…. à faire qu’il n’aille pas à reculons, mais au moins quelques instants avance normalement vers un futur susceptible de positif pour tout le monde,…  pour les Roms aussi. Nous voulons que Misa puisse découvrir nos réalités, ce qu’il fait, abasourdi de voir que de pareilles conditions de vie puissent exister. En effet, après cette courte expérience, même brève, en Roumanie, nous comprenons encore plus l’exceptionnel des conditions de l’habitat des Roms des bidonvilles slovaques. Alors on amène Misa à Rakúsy, à Lomnica, à Kubachy. Il n’y a pas le temps d’en faire plus.  Partout il regarde, il parle aux Roms, croit que ce ne peut être pire, et l’étape suivante l’est encore plus. Le dialogue s’installe naturellement, les gens discutent, découvrent la dimension internationale des Roms et de leurs problèmes… Le 8 avril, pour la Journée Internationale des Roms nous avons été conviés à nous produire au Centre de gestion des crises de Poprad pour des Roms et des SDF. A la dernière minute le spectacle est annulé.  Nous amenons Misa à Kubachy – pas d’eau, pas d’électricité, pas de route. Que la forêt et des cabanes en rondins avec de la tôle ondulée en guise de toits éventrés. Du Moyen âge on passe à la préhistoire… Pendant que je file avec un gosse aux urgences, je laisse Misa tout seul faire l’état des lieux. Il voudrait aller parler au maire responsable de cette localité. A mon retour on repart à Lomnica où nous attendent déjà en répétant les autres – Stano, Ivana et tout le groupe. Dire qu’il y a foule, c’est peux dire. Tout le monde se presse devant le petit espace devant la cabane de Dusan comme aux heures d’affluences du métro,   il n’y a pas un cm de libre. Nous lançons alors la commémoration de la Journée Internationale des Roms puisque l’on dirait que le monde entier Rom est là, tant de têtes se pressent les unes contre les autres, et les pieds se massent dans la boue qui constitue notre parterre de scène de la vie ordinaire, omniprésente en ces lieux dès que quelques gouttelettes de pluie surviennent, comme ce fut le cas ce matin. Le synthé est branché, la grand-mère chez la quelle Dusan tire le courant est sympa, elle ne le coupera pas aujourd’hui, bien qu’il y a du retard dans le payement de la facture d’électricité.  Je sors ma balalaïka. Dusan et Ivan, le père de Manuela assurent la sécurité. Il n’y a pratiquement pas de séparation entre le groupe et la foule. Nous appelons Misa pour un discours. Il harangue la foule et nous lançons notre spectacle. Sans costumes, dans la boue, avec plus de 10 personnes au m carré. Le service de sécurité improvisé fait le maximum, mais ne parvient pas à éviter une bagarre qui éclate dans le public. Peu importe. Nous avons déjà joué un bon bout de temps. On fini le morceau. On évacue. Les femmes et les enfants d’abord. Heureusement le conflit s’évacue  de lui-même plus bas. J’en profite pour prendre la place centrale et faire un peu de pédagogie « bon enfant » en soulignant le mérite de ceux qui ne se sont pas joints au pugilat. Bien que la bagarre fût réelle, je sentais qu’il n’y avait pas apparemment de danger de débordement, tout le monde était de bonne humeur, et à part l’agresseur, personne n’a rien bu. Nous sommes loin des allocations sociales, il n’y a pas d’argent pour manger pas plus que pour boire. Donc avec un ton que se voudrait léger et humoristique  je lance quelques idées profondes comme quoi faites de la musique et pas la bagarre, il vaut mieux chanter que de se mettre des teignes… Mais il est plus prudent de ne pas s’attarder, la dernière fois un incident similaire a fini par une bataille rangée de 200 personnes avec l’intervention des commandos spéciaux et des blessés graves. Donc j’amène sous bonne escorte d’abord les filles extérieures au bidonville, les autres se réfugient chez Dusan et me rejoignent ensuite par un chemin détourné, en évitant de passer par le camp. Nous nous retrouvons tous dans notre local pour fêter cela et pour se dire au revoir – le lendemain Misa et Joana repartiront pour la France. Le matin nous les conduisons à la gare pour le train de Bratislava où des amis les attendront pour  les accompagner à l’aéroport.  Samedi, pressé par les contraintes administratives, je me consacre à la paperasse, et Jean-Michel part seul, avec une petite équipe en randonnée à la montagne. L’après midi nous recevons un coup de fil d’une équipe de tournage qui cherche des extérieurs et des interprètes pour un film dirigé par un de nos meilleurs metteurs en scène. Donc, de nouveau, repérages, répétitions, espoirs… en tous cas de bons contacts.  

Une chose est sûre. Les populations en danger continueront à se déplacer. Ce danger peut être multiple et varié. De la balle de fusil à la gamelle vide avec rien à donner  à manger à son enfant.  Celui qui ne l’a pas vécu, aura beaucoup de mal à se mettre dans la peau du fuyard, de l’émigré, du pourchassé. Les Roms sont partout en Europe. Là, il y en plus, ailleurs un peu moins. En France il y en a de plus en plus. Pourquoi ne pas imaginer un programme de préparation à ce grand voyage pour ces gamins, pour qu’ils apprennent le français, pour qu’ils comprennent les réalités de notre monde. Pour qu’ils viennent, comme ils viendront certainement un jour, mais pourquoi pas, en tant que touristes  ordinaires… Comme nous l’avons été à Pâques 2010 à Oradea. Ceux que nous avons rencontrés auront certainement envie de faire comme nous. Pas la manche. La vie - Sans la manche !

 


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Mardi 30 mars 2010 2 30 /03 /Mars /2010 10:40

KESAJ TCHAVE

 

Interventions artistiques sur les terrains roms de l’Ile de France

 

Ateliers février-mars 2010

 

Les ateliers-répétitions du 25 février au 2 mars 2010 sont le prolongement naturel des actions et activités développées   par Kesaj Tchave auprès du groupe cible depuis la fin de l’année 2008. La dernière action fut la tournée d’hiver du 29 novembre au 12 décembre 2009, durant la quelle un nombre important d’enfants et de jeunes migrants roms roumains du 93 furent impliqués dans la vie du groupe, ont partagé de nombreux moments de vie et de travail ensemble, en culminant avec des spectacles de haut niveau (Festival Migrant’scène de la Cimade, Théâtre de la Traversière) et une première – un événement sur la place publique, destiné au grand public et les médias dans le souci d’une plus grande visibilité des actions de Kesaj Tchave et de ses partenaires, la manifestation « Noël Tsigane – Noël d’Espoir » sur le Parvis des Droits de l’Homme au Trocadéro le 11 décembre 2009. S’en suivit une série de répétitions et d’ateliers avec un petit groupe restreint de 7 membres de Kesaj Tchave lors des Fêtes de Noël 2009, avec le passage au Cirque Romanès et à la Mairie de Montreuil le soir du Réveillon et l’émission de France Inter  l’Humeur Vagabonde.

 

Le succès de ces actions a motivé l’association Kežmarský hlas, sous la quelle évolue le groupe Kesaj Tchave, à chercher des moyens pour continuer dans sa démarche d’investissement et d’ouverture sur les populations roms du 93. Les expériences positives de partenariat avec le CCFD sur des actions concrètes en 2009 (interventions sur les terrains roms du 93, résidence d’été dans le Vercors) ont trouvé un prolongement dans l’élaboration d’un projet de soutien du CCFD à l’association Kežmarský hlas pour ses activités dans le 93 au cours de l’année 2010.

 

Suivant un calendrier prévisionnel élaboré sur des événements majeurs de l’année à venir, la prochaine occasion pour intervenir en France était le concert de soutien « Changer les destins » organisé par l’association canadienne les Jeunes Musiciens du Monde le 2 mars à Montreuil, dans la Salle des Fêtes de la Mairie. Le concert était organisé de manière professionnelle, avec des moyens conséquents, avec la participation de vedettes telles que SanSeverino, Emily Loizeau, et autres. Dès que nous avons pris connaissance de la préparation de cet événement, et de la possibilité d’y participer directement, nous nous sommes engagés pour y intervenir  avec le maximum des participants des camps roms du 93. Nous en avons surtout profité pour motiver  Lili, la gardienne du camp des caravanes de la rue Pierre de Montreuil, pour la convaincre de s’investir pour qu’elle monte un petit groupe de danse avec les enfants du terrain, à l’image du nôtre.  Tous les enfants du camp qui sont passés par nos ateliers étaient très motivés, et cela aurait été formidable qu’ils puissent perdurer dans le travail artistique même pendant notre absence.  Nous l’avons assuré de tout notre soutien, et nous avons intervenu auprès des « grands », des adolescents du camp férus de Kesaj Tchavé, pour qu’ils l’aident dans les répétitions.  Ce qui fut fait, et dés que nous sommes repartis le 6 janvier, les répétitions de Lili ont commencées au terrain. Elles étaient faites sous un autre concept que le nôtre, donnant la priorité à un groupe restreint, un peu « élitiste », plus facile à maîtriser que les masses d’enfants que nous faisons intervenir lorsque nous organisons nos ateliers. Par contre sa présence continuelle sur le terrain était un atout, ainsi que sa connaissance des lieux et des personnes. De plus, elle avait une expérience de ce genre d’activités, ayant fait parti d’un groupe folklorique tsigane en Roumanie. Donc  nous  sommes  très  heureux  qu’en  si  peu  de  temps  notre action rencontre ainsi un prolongement concret sur place. Et nous avons de nouveau insisté de tout notre poids auprès de tous les jeunes pour qu’ils participent à cette expérience, ainsi qu’aux ateliers hebdomadaires de chant qu’animait notre amie, la chanteuse Bielka.

 

Il était aussi évident que pour que ces expériences puissent perdurer il fallait encore apporter de la motivation et de l’émulsion en venant avec les jeunes de notre groupe, qui en fait constituent une des motivations principales pour les jeunes Roms roumains pour continuer à s’investir. Nous avons alors prévu de revenir en profitant du recoupage des temps des vacances scolaires en France et en Slovaquie pour ne pas trop enfreindre sur le temps de l’école des enfants. Le spectacle était aussi important par son impact médiatique, c’était la présentation de notre travail effectué avec  des migrants roms au cours de l’année précédente, alors nous avons cherché des moyens pour intervenir avec un nombre plus important de jeunes de Kesaj Tchave que prévu initialement. Les organisateurs, les JMM (Jeunes Musiciens du Monde), étaient prêts à nous financer le voyage aller-retour en avion à hauteur de 1 400 eu, alors nous avons trouvé une compagnie avec la quelle 13 personnes pouvaient voyager en rentrant dans ce prix. Le choix des participants de notre côté était conditionné non seulement par leurs qualités artistiques et humaines, mais aussi par leur disponibilité par rapport au temps scolaire. Les vacances étant en Slovaquie, comme en France, réparties par régions, il en résultait que nous avons amenés avec nous ceux qui étaient disponibles pendant ce temps précis.

 

Il va sans dire, qu’une telle possibilité de voyager en avion pour des enfants des bidonvilles constitue en soi une occasion et une motivation inouïe, valorisant les efforts des plus méritants et encourageant tous les autres. Pour cette première nous avons choisi parmi les plus anciens et ceux qui avaient le plus de connivences avec les jeunes des terrains roms roumains en Ile de France. Le 24 février nous sommes donc partis, mon épouse et moi, avec 11 jeunes de 13 à 21 ans,  d’abord de Kežmarok à Bratislava en train (5h de trajet) et ensuite en avion de Bratislava à Paris-Beauvais, où nous avons atterri à 21h30. Là, il fallait faire face à la première déconvenue, nous n’avions pas assez d’argent pour prendre  le bus de l’aéroport de Beauvais à Paris, ni pour le métro, l’argent du projet n’étant toujours pas arrivé sur notre compte. Nous avons fait appel à des amis qui nous ont dépannés et nous avons pu rejoindre Paris.

 

Dés le lendemain, la somme prévue était sur le compte de notre association, et nous avons pu en toute sérénité attaquer la série des ateliers et répétitions prévues. Nous avons commencé le jeudi après-midi à 15h dans l’atelier Coriandre à Montreuil, chez Bielka. Nous étions surpris et heureux de voir autant de monde venir. D’abord le groupe de Parada, mené par Misa Boti et Coralie Guillot, qui sont venu de Saint Denis à plus de trente. Ensuite le groupe des caravanes de Montreuil avec les jeunes du tout nouveau groupe sous la direction de Lili, impatients de nous montrer leur nouvelle danse et puis aussi les autres, qui ne participent pas directement aux activités, étant trop marginalisés même au sein de leur propre communauté, mais que nous laissons venir assister aux répétitions, les extrayant au moins durant ce temps de leurs passe-temps habituels pas forcément très louables. Au total nous étions plus de soixante. C’était d’abord des retrouvailles, et ensuite une répétition dynamique, pleine d’énergie, constructive, même si de nombreux nouveaux n’ayant encore jamais participés aux ateliers étaient présents. Ce qui frappait surtout c’était « l’ordinaire » de l’événement. Et qui était en fait tout à fait extraordinaire pour ces gosses ayant d’autres habitudes sociales que celles d’ateliers ou cours de danses ou du chant. Rien que le fait qu’ils attendaient impatiemment cet événement, des retrouvailles banales avec des copains, était quelque chose d’extraordinaire qui sortait du champ d’action de leur vie ordinaire, faite plutôt d’attente des expulsions, de retrouvailles avec les forces de l’ordre ou des indésirables de leurs propres rangs.

 

La répétition sert surtout aux repérages, un constat de l’état des troupes. Il est évident qu’avec si peu de contacts et de répétitions communes il ne sera pas possible de monter un spectacle selon les règles de l’art, où tout est prévu, projeté, appris, mis au point minutieusement. Il faudra faire avec ce qu’il y a. Avec une répétition en moyenne par personne, et encore, il y en aura certainement qui seront là sans avoir jamais participé à un atelier avec nous. Et pourtant ces spectacles sont très importants. De leurs succès dépend directement la suite des événements. Tout simplement est-ce que les jeunes vont revenir  de nouveau participer aux activités ou non.   La scène, l’expérience émotive positive qu’elle procure, est notre arme principale, et tout spectacle, et même toute répétition sont à chaque fois des défis à relever, il faut les réussir au mieux, pour motiver tout le monde, pour que les jeunes n’abandonnent pas, pour qu’ils reviennent, pour qu’ils soient prêts à braver tous les obstacles pour continuer. Car il ne faut s’imaginer non plus que tout est aussi simple pour eux. D’expérience nous savons que pratiquement  tous les membres du groupe ont du à un moment ou autre faire face à de sérieux problèmes émanant de leur proche entourage, voulant les empêcher de continuer. Jalousies, calomnies, prises de main ont accompagnés souvent leur parcours. Il n’en est pas autrement ici. Alors nous savons que si nous voulons les garder auprès de nous, nous devons les motiver au maximum. Et notre motivation, c’est avant tout un spectacle réussi, haut en couleurs, que l’on a envie de recommencer. Et quelles que soient les conditions – même à priori impossibles, il faut y arriver ! Après un goûter furtif tout le monde repart et nous restons avec les anciens de Montreuil, à souffler un peu, puis à poursuivre de nouveau spontanément la répétition en chantant et dansant jusqu’à plus de 20 heures.

 

Le lendemain nous sommes venus directement sur Montreuil, au chapiteau près du camp des caravanes. Sans Parada, que nous retrouverons samedi, mais avec un nouveau groupe d’enfants du squat de la rue de Fraternité de Montreuil. Au départ la répétition était compromise, car étant déjà en route, après avoir vérifié par téléphone que tout était ok au camp, nous recevons un coup de fil de Lili nous prévenant que le chapiteau n’était plus accessible à la répétition, car elle ne pouvait pas être là et ne pouvait pas nous ouvrir la bâche. Nous n’avons pas réussi à trouver aucune solution de rechange, heureusement que les jeunes du camp ont trouvé un moyen comment rentrer au chapiteau même sans la clef, et lorsque nous sommes arrivés, tout le monde était déjà en place. Mais Lili n’était pas là, elle devait être auprès de sa belle-mère aux urgences, et nous manquions aussi d’accompagnateurs pour bien mener la répétition (ceux présents habituellement étaient tous pris ailleurs), surtout que nous avions une douzaine d’enfants nouveaux de le rue de la Fraternité qui venaient pour la première fois. Et nos instruments de musique étaient bloqués à l’atelier Coriandre avec Bielka qui ne pouvait être disponible plus tôt. Donc c’est dans une ambiance « surchauffée » que nous avons mené l’atelier, en essayant de maîtriser la scène et aussi tout ce qui était autour – les enfants en bas âge, débridés de touts côtés, excités par cette nouvelle expérience. En plus, tous les parents étaient là, mais ne bougeaient pas le petit doigt pour dompter leur progéniture.  Nous ne voulions pas les décevoir, et pour nos anciens ce fut une véritable épreuve que cette première en tant qu’instructeurs sous le chapiteau. Après deux heures sous un rythme soutenu nous avons quitté le chapiteau, et nous nous sommes rabattus rien qu’avec le groupe du camp des caravanes dans un AGéco au milieu du terrain. Comme à l’accoutumée, à plus d’une trentaine dans 10m carrés nous avons lancés des reprises de nos « tubes » afin de donner du cœur au ventre aux jeunes. Il n’en fallait pas plus. Une ambiance électrique était à son comble, lorsqu’ Argentina nous venait apostropher violemment pour que nous arrêtions immédiatement, soi-disant que nous empêchons ses enfants de dormir (pourtant jamais elle n’en prend soin). Un adulte du camp a voulu s’opposer à elle, il s’est pris de suite une chaise à travers la figure, nous battons en  retraite sur le champ. Même si elle est considérée comme « la folle du camp », nous n’avons nullement l’intension de nous opposer à elle. Il est près de minuit lorsque nous rentrons. Nous logeons chez moi, à Colombes, et les déplacements en transports en commun deviennent vite aussi des épreuves avec plus de 3h par jour dans le métro, RER, trains. Cela fatigue et ça use.

 

Samedi nous avons prévu d’aller à la répétition de Parada à Aubervilliers, mais nous recevons un coup de fil du photographe de la Mairie de Montreuil pour des photos pour le journal municipal, alors nous faisons encore un détour par le terrain des caravanes. De nouveau, train, métro, bus. Une répétition est improvisée sous le chapiteau, on essaie de calmer Lili, très inquiète après les événements de la veille – le surnombre, l’absence d’encadrement et surtout l’échéance du spectacle venant, le trac étant au rdv. Nous continuons ensuite sur Aubervilliers via le métro et le RER, en amenant avec nous une douzaine de jeunes des caravanes. Parada était au grand complet, avec beaucoup de nouveaux. Nous lançons la répétition. Pareil. C’est surtout un repérage, alors on fait défiler dans un désordre apparent le maximum du programme afin de voir les réactions des nouveaux, leurs aptitudes, et aussi pour constater ce qui reste aux anciens des acquis de l’été. Tous ne sont pas là. Parada n’est pas non plus exempte des diverses guéguerres internes, et certains, des plus doués ne sont pas là. Il y a plus de 50 personnes à danser en même temps. Nous avons de quoi faire pour gérer tout cela. Heureusement Misa est d’un grand secours. On bénéficie de son autorité naturelle, mais il a aussi appris les bases de notre programme et même au niveau artistique il est capable de nous seconder efficacement. Pour des impératifs du règlement de la salle nous devons quitter les lieux vers 18h. Rentrer un peu plus tôt que d’habitude nous permet de récupérer un peu  et de préparer un bon repas chaud à la maison pour tout le monde. 

 

Dimanche matin la tempête qui s’abat sur la France endommage le chapiteau de Montreuil, nous offrant ainsi une journée de repos plus que méritée. En effet, jusque là un rythme soutenu de répétitions nous faisant des journées de 12 heures, nous a bien éprouvés, et tout le monde profite du dimanche pour récupérer au maximum. En fin de journée, pris par des remords de conscience, nous décidons malgré la fatigue de partir pour Saint Denis, pour improviser une répétition quand même, comme nous l’avons fait maintes fois auparavant. Mais en arrivant, nous constatons que Misa a reçu une visite de sa famille de Roumanie, avec des bébés, et il est trop tard pour faire de la musique,  il n’y a pas de place pour jouer. Nous restons juste un peu pour discuter et nous rentrons chez nous.  

 

Lundi un programme chargé nous attend. En fin de matinée nous sommes reçus avec Misa et Coralie à l’ambassade de la Roumanie par Mr. Novac, premier secrétaire des affaires consulaires. A l’évidence, Misa est très bien introduit en ces lieux, par moment on croit que c’est lui l’ambassadeur, tant le respect que lui prodiguent les employés est évident. La discussion est constructive. L’ambassade est prête à s’engager dans des actions culturelles de visibilité avec nous, il ne reste qu’à fixer des dates. Toujours dans une démarche politique, nous courons ensuite à Versailles, où l’UFAT (Union nationale des associations tsiganes) organise une manifestation sur la place des Armes intitulée : « Nous rendons les poules ! » Puisque leur démarche n’est pas sans rappeler notre « Journée sans la manche » au Trocadéro, nous décidons de nous y rendre. Après avoir pris contact avec des organisateurs, nous les rejoignons et assistons aux discours dénonçant le carnet de circulation et lois discriminatoires envers les Tsiganes en France.  Tout se passe bien, bien qu’il n’y ait pas beaucoup de monde, juste quelques caravanes et une patrouille de police. Mais l’idée de l’action vaut bien le détour. Hélas, un individu nous apostrophe, comme quoi qu’est-ce que nous venons faire là, on n’a pas besoin d’étrangers…  Un discours déjà entendu de la part des tsiganes de souche envers les transfrontaliers. Les organisateurs, gênés, font évacuer le bonhomme. Nous réussissons même à faire  une  petite  intervention artistique et nous repartons pour Montreuil, où nous voulons faire un dernier filage du spectacle avec les jeunes du terrain des caravanes. Lili est totalement paniquée, elle a peur de rater sa première, elle préférerait tout abandonner. Nous faisons tout pour la rassurer. Mais nous n’en menons pas large non plus, en nous apercevant qu’il n’y a pratiquement pas de place sur scène pour que nous puissions danser ensemble, montrer notre travail, faire ce à quoi le concert était destiné. Un énorme piano à queue prend la moitié de la scène, les enceintes et tables de mixage, le reste. Il est réellement impossible, pour des raisons de sécurité élémentaire, de faire monter ensemble tous les gosses sur scène. Les organisateurs ne veulent pas non plus que nous intervenions en bas de la scène, parce que personne ne nous verrait alors. Donc un concert pour nous sans nous ! Un concert de soutien pour ce fichu piano trônant en plein milieu de la scène qu’il est techniquement impossible de déplacer en cours du spectacle. Le concert est censé de promouvoir notre travail, et au final il risque de le saper plus qu’autre chose. Si nous faisons venir autant de jeunes et d’enfants pour se produire et au final nous ne les ferons pas intervenir sur scène, nous pouvons être sûrs qu’ils ne reviendront plus jamais, déçus de s’être déplacés et avoir travaillés pour rien.

 

 

Cet incident a le mérite de poser crument le problème de l’aide humanitaire en général, et celle de notre groupe en particulier. Il est évident que pour perdurer nous avons besoins de finances. Tout aussi évident qu’un Sanseverino ou Emilie Loizeau vont drainer plus de monde et plus de sous que nous. Mais à quoi cela sert tout cela, si au final les sommes récoltés ne trouveront pas de bénéficiaires directs aux quels elles étaient sensées d’être destinées. La bonne foi des intervenants n’est absolument pas mise en cause. Les JMM nous ont suivis tout au long de l’année, nous épaulant plus d’une fois dans des actions concrètes sur les terrains, ils se sont énormément investis dans l’organisation de cet événement, et ils seraient tout aussi désolés que nous si au final le résultat ne serait pas probant. Alors que faire ? Nous ne pouvons que nous résigner à faire intervenir les groupes séparés, perdant l’impact de la masse lorsque nous sommes ensemble. Chaque groupe présentera son petit programme, et ensuite, bien que les organisateurs ne soient pas d’accord, nous descendons en bas de la scène, au contact du public, et nous présenterons une partie de notre spectacle tous ensemble, tel que nous l’avons préparé en amont. Cela peut paraître désuet, mais c’est très important pour les participants qui sont très susceptibles sur tout ce qui touche à leur image, sur l’égalité de leur traitement par rapport au temps de spectacle, etc. La preuve, c’est que malgré tout, après le concert le groupe de Parada se sent lésé, considérant qu’il n’a pas eu sa place à nos côté sur scène comme les autres, et ils ne veulent plus jamais revenir se produire à Montreuil. Oui, tout cela est désuet, mais lorsque nous savons combien il est difficile de réunir les Roms de différentes origines et provenances pour un projet commun, combien cela demande de travail, en fin de compte presque tout notre travail consiste à abolir ces entraves internes, alors on peut comprendre les enjeux d’une telle soirée pour nous. Qui sont tout simplement vitaux, dans le sens qu’il est primordial de gagner et de garder la confiance des Roms des terrains, et que cela n’est pas donné à tout le monde, donc il serait très dommage de gâcher cela. Malgré tout nous réussissons, je pense du moins, à produire un bon spectacle, faisant l’unanimité du public, une fois  de plus conquis par la force émanant de toute cette multitude de jeunes face à leur destin par la grâce d’une chanson, d’une danse… Nous essayons tant bien que mal de réparer les pots cassés avec Parada, qui a pourtant passé une éternité sur scène avec son Manélé, mais leurs garçons n’ont pas pu danser, donc tous étaient déçus. Des gentils intervenants nous demandent si nos enfants n’ont pas volé leur flûte traversière très chère qu’ils ont laissée traîner sans surveillance dans un coin. Ils nous ont même montré les éventuels coupables. Ils n’avaient rien à voir avec des Roms, et au final la flûte fut retrouvée quelques jours plus tard… Nous n’avons pas le temps de nous attarder. Après le spectacle nous courons prendre le métro, un peu désolés quand même d’avoir malgré tout entravé sur le temps de passage des autres intervenants venus nous soutenir.

 

Le lendemain nous prenons l’avion. Cette fois-ci nous avons de quoi prendre le métro et le bus. Nous arrivons en fin de journée à Bratislava, en ayant 5 heures à attendre le train de nuit pour rentrer sur Kežmarok. Nous faisons quelques emplettes au Tesco local, où la caissière en nous voyant arriver ne peut pas s’empêcher de constater « qu’il fait sombre d’un seul coup ». Elle ne s’est sans doute pas aperçue que j’étais là, alors elle me répond que c’est une remarque commune à tous les clients… ce qui n’est, à l’évidence,  pas vrai. Comment une femme de mon âge peut-elle dire une chose pareille ? En même temps cela constitue une motivation pour continuer, car après de semblables expériences comme celle que nous venons de vivre à Montreuil, éprouvantes psychiquement et physiquement, on se pose toujours la question du bien fondé de notre action. Continuer ou non ? Alors bien sûr qu’il faut continuer. Continuer pour apporter un rayon de soleil aux gens comme cette caissière offensant sans raison nos jeunes rentrants d’un spectacle international et d’un travail d’investissement humain remarquable. Bien qu’en revenant à la gare de Bratislava un peu avant minuit, en voyant toute la faune des pickpockets tsiganes traîner à la recherche de leurs proies futures, on comprend de pareilles réactions, sans pourtant les avaliser. Alors on se dit qu’il faut continuer, pour ce mini rayon de soleil aussi nécessaire sur les terrains de Montreuil où une révolution éclate, les parents non contents que l’on ait fait quelque chose avec leurs enfants, mais accusant virulemment Bielka et Lili de « s’en mettre plein les poches » à leur dépenses. A tel point qu’une semaine après une réunion est organisé avec un élu de la municipalité, responsable des Roms à Montreuil, pour expliquer la démarche et démentir ces accusations.

 

Ces suspicions sont une constante dans toutes les communautés rom que nous avons fréquentés jusqu’à lors. Elles sont une entrave, un frein véritable, une puissance rétrograde à tout ce qui est nouveau, sortant tant soit peu des sentiers battus. Et, hélas, ces sentiers battus sont la plupart de temps pleins de boue, pardonnez-moi l’expression, mais de boue humaine, faite sans doute de détresse accumulée au fil des siècles, mais n’en étant pas moins salissante et pourrissante tout autour, pour cela. Oui, comme toujours, le plus grand problème se pose au sein même de la communauté rom. Et je ne dis pas ça en tant que gadjo, je le dis parce que je le jour suivant, ma femme, Helena, rom à cent pour cent, s’est fait attaquer avec de pareilles invectives par ces mêmes ados que j’ai défendus deux jours auparavant au Tesco de Bratislava. Elle, qui les a choyés, chouchoutés durant tout le séjour à Paris, leur faisant des tartines au petit déjeuner, leur donnant cigarettes et petites bières en douce lorsque je ne regardais pas… Ce n’est, et de loin, pas la première fois, mais on a beau avoir l’habitude, on sait qu’ils vont revenir, penauds, en demandant le pardon, cela surprends toujours, et surtout, consomme une énergie dont on aurait besoin pour d’autres causes, un peu moins sordides. Mais que faire ? Puisque c’est comme ça  sans arrêt! Devenir ultra réactionnaires, comme le sont les tsiganes « évolués » en dehors de la porté des micros et des médias ? Faire semblant que l’on ne voit pas la réalité ? Ou alors ne la voir qu’avec des lunettes roses des incorrigibles éternels naïfs de l’humanitaire n’ayant jamais fait l’expérience du terrain ? S’enfermer dans des tours d’ivoire qu’avec des élus triés sur le volet, s’isolant des masses immondes, sales, callomniantes, injuriantes, volantes, agressantes.  Que d’invectives, toutes plausibles de procès moralistes sur la place publique, mais hélas prenantes toute leur amplitude au premier détour d’une ruelle d’un bidonville où qu’il soit. Et pourtant c’est là que nous puisons notre énergie, notre inspiration en la personne de ces innombrables jeunes pleins d’une soif de vie folle, bravant toutes les facettes de cette glauque réalité.  Ne pas tomber dans l’émotion. Alors que tout le monde y est jusqu’au cou… Analyser, se poser des questions sans arrêt, chercher des réponses, comprendre et encaisser… Continuer parce qu’à côté de cela il y a tout le reste, et cela, non plus, on ne le trouve nulle part ailleurs. Pour ne pas perdre du temps en de veines descriptions, savantes analyses et définitions, il suffit de voir un spectacle de Kesaj Tchave pour comprendre. Toute modestie mise à part…


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